Ska Cubano
Vêtu d’un costume zoot suit qui évoque ces personnages mafi eux des nuits de La Havane des années 1950, Natty Bo s’exprime avec cet accent de rude-boy d’un quartier jamaïcain de Londres. "Quand tu écoutes un vieux disque de ska et un disque de mambo, tu te rends compte qu’il s’agit d’univers assez comparables, de musiques qui associent un folklore caribéen particulier à des arrangements de cuivres inspirés du jazz". Ancien peintre et clown, acteur charismatique de la scène ska londonienne, ce chanteur est à la tête d’un improbable combo qui offre au premier rythme venu de Jamaïque une seconde jeunesse en le parfumant de saveurs latines. Sur la scène du Jazz Café, dans le quartier de Camden Town, le cocktail Ska Cubano se révèle explosif, le combustible d’un bal frénétique qui revisite d’imparables mélodies de standards de son cubain, de calypso de Trinidad ou de cumbia colombienne à la faveur du fameux contretemps du ska. À l’instar du Buena Vista Social Club, Ska Cubano est un concept cross-over né de l’intuition d’un producteur anglais tombé sous les charmes de la musique cubaine à l’occasion d’un séjour sur l’île. Plutôt que de rejouer la carte de la nostalgie, Peter Scott a imaginé une histoire parallèle au développement de la musique caribéenne en s’inspirant des liens migratoires et culturels entre Cuba et la Jamaïque de la première moitié du XXème siècle. Si le rayonnement de la musique cubaine d’alors a infl uencé le cours de la musique jamaïcaine, et si d’importantes fi gures de cette dernière comme Laurel Aitken ou Roland Alphonso, membre fondateur des Skatalites, ont vu le jour à Cuba, la popularité du ska, contemporaine de la révolution castriste, n’a jamais atteint les rivages de la plus grande des Antilles. D’où cette idée d’une union musicale rétro inédite entre les deux îles. "Le succès actuel du reggaetón, qui est une forme latine de dance-hall jamaïcain, prouve qu’il était naturel que ces échanges se poursuivent", souligne encore Natty Bo ; lui alternait déjà les répertoires jamaïcain et cubain des années 50 dans les soirées qu’il animait comme DJ quand Peter Scott lui offre de se rendre à Cuba en 2002 pour former Ska Cubano. "Pourtant, quand nous avons débarqué à Santiago, personne n’avait entendu de ska !" Là, les Anglais expérimentent leur projet de fusion avec différentes formations représentatives des traditions rurales ou afro-cubaines aussi bien que de l’école des big-bands de l’île. "Le plus diffi cile a été de monter une section rythmique capable de jouer le beat ska. Les intonations de la basse cubaine sont très différentes de celles de la musique jamaïcaine et les percussionnistes cubains ne sont pas toujours à l’aise avec une batterie, se souvient Natty Bo. À l’inverse, nous n’avons eu aucun problème avec les cuivres et on s’est rendu compte que le tres cubain a un effet de réverb’ proche de la guitare électrique qui s’accouple formidablement au ska, ou que cet ancêtre de la basse qu’est la marimbula (nda : caisse en bois équipée de lames de métal), combinée au son d’une botijuela (jarre en terre dans laquelle on souffl e), produit une vibration similaire aux basses caractéristiques des sound-systems." Une autre trouvaille décisive sera la rencontre avec Beny Billy, un chanteur ambulant des rues de Santiago se prenant pour la réincarnation du légendaire sonero Beny Moré. Son timbre chaud et classique offre une réplique idéale à Natty Bo pour les morceaux en espagnol. Au terme de plusieurs séjours sur l’île, deux albums sont publiés à partir de sessions gravées dans les studios Siboney de Santiago et complétées par des séances d’enregistrement à Londres. Dans sa version actuelle, l’orchestre est composé de musiciens résidant à Londres, pour moitié d’origine latine et pour moitié issus de la scène ska et rock anglaise. Aux côtés de vétérans tels que le batteur Dr Sleepy et le trompettiste Eddie "Tan Tan" Thornton, s’illustre une époustoufl ante saxophoniste japonaise, Megumi Mesaku. Si le groupe conserve la même énergie survoltée, la richesse des orchestrations du disque n’est malheureusement pas restituée en concert. Chargé de substituer Beny Billy, le Vénézuelien Carlos Peña fait amende honorable, mais n’est pas animé de ce grain de folie qui fait l’identité du groupe. Reste qu’au centre du show, la passion et l’humour de Natty Bo demeurent irrésistiblement communicatifs. Et comme le résume cette jeune anglaise qui reprend son souffl e à la sortie du concert, "l’avantage du ska, c’est qu’on n’a pas besoin de savoir danser pour s’amuser".
Yannis Ruel
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